Gouvernance au Bénin : Presse et justice, les maillons faibles ?

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Par : Euloge ZOHOUNGBOGBO, Nouvelle Expression

Le principe premier de la démocratie voudrait que le pouvoir exécutif soit distinct du législatif, et du judiciaire. Ce dernier, en raison du rôle nodal qui lui est dévolu, est scruté avec attention. On estime que plus il est libre, mieux ça vaut pour la démocratie. Mais sa crédibilité s’apprécie aussi à l’aune de la qualité des personnes qui l’animent. Sont-elles vertueuses que la justice s’en porterait bien. Sont-elles plutôt cupides et corrompues que tout s’écroule. L’Etat de droit n’est alors plus qu’un idéal chéri sans certitude de le conquérir. La justice béninoise est-elle au diapason de ses responsabilités ?

D’entrée, précisons qu’il ne s’agit pas ici d’une enquête journalistique. Non, cet article est inspiré par un entretien informel que nous avons eu, récemment, avec quelques diplomates occidentaux en poste dans notre pays. Appréciant la gestion du pays par le pouvoir actuel, ils disent considérer que des décisions majeures, « attendues de longue date », se prennent enfin. Et que « si le président a le courage de persévérer dans ce sens », les choses changeront qualitativement à terme dans le pays. Ils n’en veulent pour preuve que la pédagogie des sanctions, confortée du reste par le limogeage surprise du ministre des Infrastructures et des Transports lundi dernier. Selon ces diplomates, là ou il n’y a ni rigueur, ni sanction, tout va à vau-l’eau. Dans le même ordre d’idée, ils disent apprécier la démarche « structurée » avec laquelle le gouvernement pose ses actes. « On ne note pas de précipitation, l’action publique semble être débarrassée des aspects folkloriques » et, de plus en plus, « le sens des responsabilités revient, avec au premier chef, la pratique de la ponctualité ».
Si ces diplomates jugent que le gouvernement doit accentuer ses efforts, et doit surtout rester serein s’il veut réellement atteindre des résultats durables, ils apprécient aussi la vitalité de la démocratie béninoise. A ce propos, une chose qui les a marqués positivement, disent-ils, c’est l’épisode de cette fameuse interdiction, par le préfet du Littoral, il y a quelques mois, d’une marche de l’opposition. Une interdiction récusée par le président de la République, assortie de l’invite à ses militants (qui entendaient organiser une contre marche) à se rendre sur leur lieu de travail. Pour les diplomates, ce fut « un signal fort », preuve que les paradigmes de la gouvernance au Bénin sont en train de changer en bien.

Opinion défavorable

Mais, avertissent-ils, des efforts doivent encore être fournis, pour donner plus de relief à la démocratie béninoise. En effet, conseillent ces diplomates, il faudra agir efficacement sur le levier justice. Se basant sur les parcours de leurs pays respectifs, et sur leur connaissance du Bénin, ils estiment qu’il y a fort à faire. Pour eux en effet, les animateurs de l’appareil judiciaire doivent comprendre les exigences de leur office et s’en montrer à la hauteur. Or, déplorent-ils, il n’est pas rare que des acteurs de la justice se compromettent dangereusement. Il ne conviendrait pas de restituer ici certaines infos en possession de ces diplomates, relativement à certains magistrats par exemple, des degrés inférieur comme du supérieur, mais on s’aperçoit bien que ces gens-là tiennent comme un registre du pays. Si on savait déjà que diverses éditions du livre blanc du FONAC sur la corruption au Bénin classent la justice en des positions critiques, on savait moins que les diplomates en poste chez nous suivent tout cela d’aussi près. Ils peuvent ainsi savoir par exemple si des magistrats se font actifs sur le terrain de la corruption, usant d’intermédiaires que nous appelons ici « klébés ». Ils peuvent savoir si dans des procédures, des magistrats menacent littéralement des justiciables, leur suggérant qu’il ne suffit pas de payer les services d’un avocat pour gagner un procès puisque l’avocat « ne fait que plaider mais ne rend pas la décision ». Ils peuvent savoir aussi si des avocats en arrivent à demander à leurs clients, après qu’ils ont payé la provision, de prévoir aussi « la part du magistrat », etc. De la même façon, quand on considère le monde de la presse, ils sont en mesure de vous dire qui est qui. Ils en connaissent qui mangent à tous les rateliers et n’ont, à leurs yeux, aucune crédibilité. Ils en connaissent qui sont plutôt passionnés et honnêtes, comme ils en connaissent qui sont de véritables maîtres chanteurs. Or, assurent-ils, pour que l’impact de la presse se ressente de plus en plus, il faut qu’elle soit animée davantage par des acteurs vertueux. Pour les politiques aussi, ils tiennent un registre. Celui-ci peut renseigner sur les fréquentations, les habitudes, les ambitions des uns et des autres…

Pour une justice crédible

Revenant à la justice, nos interlocuteurs notent par exemple que l’ambition du chef de l’Etat, à travers le projet de révision de la Constitution, de se retirer du Conseil supérieur de la Magistrature aurait pu produire plutôt des effets plus négatifs que positifs. En réalité, ils estiment, sur la base de leur connaissance du milieu, que la vertu n’y est pas la chose du monde la mieux partagée, que certains n’ont carrément pas la conscience requise. Et qu’en conséquence, laisser un outil aussi puissant que le Conseil supérieur de la Magistrature entre leurs seules mains, aurait été une erreur. C’est à peine donc s’ils ne se réjouissent de l’échec de la révision de la Constitution. Selon eux, si cette réforme aurait pu constituer une avancée révolutionnaire dans le contexte africain, encore faudrait-il qu’en amont les conditions favorables soient bien réunies. Aussi, sans accuser personne, nos interlocuteurs recommandent-ils que les acteurs de la justice fassent l’effort de la vertu, afin d’être à l’aise pour frapper où il faut frapper et sans crainte. Autrement, ils disent craindre que les politiques ne soient pas accompagnés dans leur volonté d’assainissement. A titre illustratif, quand on demande à nos diplomates s’ils craignent que les dossiers de prévarication récemment transmis à la justice par le gouvernement fassent flop, ils se montrent mitigés. S’ils saluent les diligences du gouvernement, son courage politique aussi, ils avouent réellement craindre que la justice, telle qu’ils estiment la connaître, ne suive pas le rythme. Pour diverses raisons, dont certaines purement alimentaires ou matérielles.

On le voit, la presse et la justice ont assurément leur honneur à défendre. Si les éléments évoqués par nos interlocuteurs ne relèvent pas de la caricature, c’est qu’il y a encore beaucoup de défis à relever de ces côtés-là aussi.

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