L’intellectuel Camésien et l’éthique

0

Les réflexions sur la notion « d’intellectuel » sont très anciennes. Pour le Professeur Nouréini Tidjani-Serpos, du point de vue substantif, l’intellectuel est caractérisé par « un sens de l’engagement sociopolitique explicite », une « distanciation et un fossé d’où naissent les paroles nouvelles porteuses de déviance, de rébellion, de subversion, de marginalité et de remise en cause ». Dans l’espace africain francophone incarné par le Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur (CAMES), cette responsabilité de l’intellectuel est encore plus grande, voire même plus noble. Non seulement parce qu’ici plus qu’ailleurs, l’intellectuel est assimilé à l’universitaire et au diplômé d’Université mais aussi parce qu’il s’agit de pays pauvres et sous-développés dont le devenir repose pour l’essentiel sur ses cadres diplômés. C’est pourquoi l’éthique de l’intellectuel Camesien doit préoccuper au premier chef les autorités du CAMES. Plus qu’ailleurs, les universitaires se doivent d’avoir une bonne tenue et un comportement exemplaire empreint d’éthique qui pourrait se résumer en une phrase : l’intellectuel Camesien ne doit pas être un tricheur, il ne doit pas être un fraudeur. Le CAMES l’a si bien compris qu’il s’est doté depuis 2000 d’un « code d’éthique et de déontologie » qui sanctionne sévèrement les comportements déviants dont se rendraient coupables ses membres (I). Le CAMES est un système unifié d’encadrement, de valorisation et d’évaluation des universitaires ressortissants de ses Etats-membres qui s’est doté d’un Code d’éthique et de déontologie pour protéger son label (II).

I / Le comportements déviants observés dans le CAMES

Les récentes publications tendant à discréditer le CAMES prospèrent dans un environnement marqué par des pratiques individuelles détestables ; ces pratiques sont de nombreux orres. En effet, quelques membres irresponsables profitent de leur position dans l’institution pour se livrer à des actes de faveurs pour les uns et de répression pour les autres. Ainsi par exemple, on peut profiter de sa position institutionnelle pour favoriser l’inscription sur les listes d’aptitudes de copains. Cette pratique va parfois jusqu’à l’empêchement de gens considérés, à tort, comme des adversaires de s’inscrire sur ces listes de sorte qu’à la fin, un Organisme chargé de la promotion de l’excellence en arrive à faire la promotion des médiocres, certes à la marge, au détriment des meilleurs.

De même, Il y a des enseignants qui trichent en contournant les règles. Ainsi par exemple, pour devenir Titulaire, il faut entre autres avoir dirigé au moins une thèse ou à défaut en codiriger deux. Certains enseignants négocient avec leurs collègues qui ont des thèses en instance de soutenance pour que leurs noms soient ajoutés sur les thèses en qualité de codirecteurs. C’est une pratique frauduleuse inadmissible au regard de l’éthique car devenir Professeur Titulaire en trichant n’est pas le bon modèle que l’on doit envoyer à l’opinion. C’est ce qui s’est passé récemment avec le Professeur Dodzi KOKOROKO qui a fait soutenir les 5 et 6 février 2018 les thèses de Messieurs SAGBA Edzodzinam Kossi et KINI Efoé Koffi Mawunyigan, le premier sur la « Contribution à l’étude du Premier Ministre à partir des exemples Ivoirien, Nigérien et Togolais » et le second sur « la démocratie devant l’Union africaine ». Le hic, c’est qu’il a fait inscrire au dernier moment le nom d’une co-directrice en la personne de la Professeure Dandi Gnamou qui, à l’évidence n’a pas codirigé ces thèses. Comment pouvait-elle, en effet, codiriger ces thèses quand on sait, d’une part, qu’à la première inscription en thèse, à tout le moins, de Monsieur SAGBA Edzodzinam Kossi en 2010, elle n’était pas encore Maître de conférences agrégée, grade qu’elle n’acquiert qu’en 2013 au concours de Brazzaville et, d’autre part, qu’aucune convention de codirection n’a été signée à cette fin. Aucune « pratique dans le CAMES n’autorise un Professeur de rang magistral à s’associer, dès que possible, à une codirection à condition d’effectuer cette codirection ». Ce n’est pas exact. Ecrire ou faire écrire de pareilles choses sans les corroborer par des exemples concrets relève de la pure mauvaise foi.

Il y a aussi les cas de ceux qui ont fait des plagiats et qui malgré tout sont maintenus dans le système universitaire et obtiennent même des promotions. Le plagiat dans le milieu universitaire c’est le pire des crimes. C’est celui qui jette sur vous l’anathème et la honte suprêmes. En Allemagne et ailleurs des Ministres de la République ont été contraints à la démission puis bannis quand ils ont été convaincus de plagiat. C’est pourquoi, il est surprenant de voir quelqu’un comme le Professeur Ibrahim SALAMI qui a été l’auteur d’un plagiat continuer à faire carrière comme si de rien n’a été. Tout le monde sait aussi bien dans le monde universitaire qu’au niveau du Barreau béninois et dans l’opinion publique nationale en général qu’il avait repris et publié le cours de droit administratif du Professeur Philippe Noudjènoumè sans l’avoir cité une seule fois. Dans un système universitaire qui se respecte, il aurait été définitivement banni.

Il y a enfin le cas de ceux qui, candidats à une inscription sur les listes d’aptitude trichent avec les publications. On appelle ici publications des textes auxquels le public n’a jamais eu accès. Ainsi par exemple, les tirets-à-part du Professeur Noël GBAGUIDI n’ont été livrés par l’imprimeur, dans le cadre de la constitution de son dossier pour la titularisation que le jour ou le comité des experts mis en place par le Recteur étudiait les dossiers, retardant même de quelques heures les délibérations. Il ne s’agit plus de publications, puisqu’il n’est lu par personne ; cela demeure un simple manuscrit que seuls un ou deux collègues auraient lu pendant la rédaction, et encore !

Ce sont là quelques-unes des pratiques de tricherie et de fraude de quelques intellectuels Camésiens. Ils se distinguent par leur agitation dans la presse et les réseaux sociaux ; ils courent dans les allées du pouvoir pour tenter d’obtenir par les faveurs du pouvoir politique ce qu’ils ne peuvent obtenir par leur mérite personnel. Ils aboient quand ils sont récusés pour cause d’éthique par les instances du CAMES et crient au grand complot. C’est parce que ces pratiques sont connues de tous que l’image de l’Institution en prend un coup, de temps en temps. C’est également parce qu’elles sont connues des dirigeants politiques que ces derniers ont d’eux une image très peu respectueuse et envieuse. L’ancien Président de la République du Bénin, le Président Mathieu Kérékou ne traitait-il pas avec mépris les intellectuels béninois « d’intellectuels tarés » et n’est-ce pas pour les mêmes raisons que l’actuel Président, le Président Patrice TALON considère « le Bénin comme un désert de compétence » ? En tout état de cause, il s’agit de pratiques déshonorantes qui faussent et perturbent le processus de qualification, jettent le doute sur la qualité des enseignants et entachent l’honorabilité du CAMES : elles ne peuvent être tolérées sous aucun prétexte. Et c’est pour les éviter à défaut de les sanctionner que le CAMES a adopté en l’an 2000 le « Code de l’éthique et de la déontologie ».

II / Le Code de l’éthique et de la déontologie du Cames

C’est pour entre autres « préserver et renforcer le lien de confiance de la communauté universitaire africaine et malgache à l’égard du CAMES, lien de confiance fondé sur l’intégrité et l’impartialité de cette Institution » que le Code d’éthique et de déontologie a été adopté (cf. article premier, alinéa 1 dudit Code). Ici la notion de « confiance » semble être la condition sine qua non de la réussite de l’institution, confiance sans laquelle tout l’édifice s’écroule. En effet, toutes les fois que l’institution est attaquée, aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur, cela traduit un malaise et une crise de confiance. L’éthique y est définie positivement par des termes aussi divers que variés tels que « efficacité, efficience, transparence, honnêteté, impartialité, intégrité, probité et objectivité » (voir art. 4). Le Code a institué une Commission d’éthique et de déontologie (chapitre V, articles 24 et 25) compétente pour « examiner tous les cas de plagiat ou de falsification de documents au niveau des Comités Consultatifs Interafricains (CCI), des concours d’Agrégation, du Programme pharmacopée et médecine traditionnelles africaines, du Programme reconnaissance et équivalence des diplômes, de l’Ordre international des palmes académiques du CAMES et de la Revue du Cames ; statuer sur les affaires relatives à des atteintes aux principes et valeurs définis par le présent code et enfin assurer la vulgarisation du présent code dans tous les Etablissements affiliés au CAMES » (art. 25). Et c’est l’article 26 qui fixe les sanctions administratives qui peuvent aller du simple avertissement à l’annulation de l’inscription obtenue de manière irrégulière en passant par le blâme avec inscription au dossier, la suspension pour une durée d’un à trois ans, l’interdiction de participer aux programmes du CAMES pour une durée qui ne peut être inférieure à un an ni supérieure à trois ans et l’interdiction pour une durée qui ne peut être inférieure à un an, ni supérieure à trois ans de certifier ou d’authentifier les documents émanant des établissements et destinés au CAMES.
Au total, on peut tolérer la tricherie et la fraude en politique, on peut les tolérer dans d’autres domaines d’activités socioprofessionnelles mais on ne peut les tolérer sur le plan intellectuel : tricher ou frauder sur le plan intellectuel, c’est ce qu’il y a de plus déshonorant. C’est pourquoi quand on a été auteur de toutes ces tricheries, cumulativement ou alternativement, il vaut mieux adopter un profil bas plutôt que de se faire passer pour des victimes et servir des versions tronquées à des gens qui ne prendront même pas la peine du contradictoire avant de prendre arbitrairement et injustement position. Le CAMES n’est pas aussi mauvaise que voudraient bien le faire accroire certaines mauvaises langues. Comme toute organisation, elle est parfois victime de ce que certains de ses membres en font et de l’image qu’ils veulent bien lui donner. Il est juste à souhaiter que pour une organisation à caractère intellectuel comme celle-là, tous ces membres cessent ces pratiques qui entachent sa réputation et son honorabilité.

Par Topanou Prudent Victor K. Kouassivi,
Maître de conférences de Science politique
Université d’Abomey-Calavi

Leave A Reply