Interview : Docteur Chèto Mathieu Lanokou parle de la cherté des denrées de premières nécessité et conseille

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C‘est dans son champ situé à Ouèdo, un arrondissement de la Commune d’Abomey-Calavi, que le Docteur Chèto Mathieu Lanokou, agro-climatologue et jeune universitaire, a voulu parler d’un sujet aussi sensible. Au détour d’un entretien qu’il a accordé à nos confrères du journal « Le Leader du Jour », l’agro-climatologue a parlé de la cherté de la vie, de la flambée des prix des produits de grandes consommation. Il a, par la même occasion, proposé quelques solutions pour transformer cette situation en un heureux avantage. Découvrons ensemble ce que propose le Docteur Chèto Mathieu Lanokou.

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Docteur Lanokou, comment vivez-vous ou appréciez-vous ces temps ?

Si c’est comme je vis personnellement ces temps, je ne ressens pas assez les effets de la cherté car j’ai encore dans le magasin quelques kilogrammes des produits (maïs, gari et niébé) obtenus des récoltes de la saison passée. Du reste, ma famille et moi profitons toujours des récoltes de nos champs.
C’est assurément pareil chez la plupart des producteurs qui font des réserves pour l’auto-consommation. Toutefois, je partage ce que vit la majorité des Béninois en ces temps de cherté des produits de première nécessité. Même si les gens s’adaptent à ces conditions, il n’en demeure pas moins que les impacts dans les
ménages sont énormes.

Au-delà des raisons évoquées par les uns et les autres (gouvernants, spécialistes, analystes…), trouvez-vous une raison particulière à ce phénomène ?

Je ne pense pas qu’il y ait d’autres raisons que celles déjà citées par les
différents acteurs qui se sont prononcés sur le sujet. Du reste, la mauvaise répartition des pluies, la multiplication des destructeurs des productions, le manque d’organisation dans le système de commercialisation des produits,
… sont les causes de la cherté de vie actuelle.
Néanmoins, il faut placer la situation dans son contexte réel. En réalité, la cherté actuelle n’est pas causée par le manque des produits sur les marchés. Elle est créée par la psychose née de la rareté des pluies en début de la grande saison culturale de cette année dans la partie méridionale du pays qui est sous un climat sub-équatorial (deux saisons culturales). Il s’en suit une grande saison culturale marquée par un déficit hydrique pour les cultures en l’occurrence le maïs. La situation a été aggravée par un démarrage précoce des pluies avec les semis précoces. Ces situations pluviométriques ont créé des déficits hydriques au maïs qui est la principale culture développée par les paysans en début de saison culturale. Au fait, après la germination, au stade 4 à 5 feuilles, la graine est vidée de ses réserves nutritives ; au stade 8 à 9 feuilles, les étamines et les fleurs femelles, qui donneront plus tard les épis, apparaissent. Le manque d’eau réduit le nombre de fleurs femelles par plante et, par conséquent, le nombre de grains par hectare. Mais dans la plupart des cas, les jeunes plants n’ont pas dépassé la phénophase de semis-levée
avec plusieurs resemis (jusqu’à quatre fois chez certains paysans). Ce sont ces événements qui ont plus motivé l’augmentation des prix des produits sur les marchés.

Face à cette crise au Bénin, plusieurs observateurs ont très vite pensé à l’ONASA; cette structure qui pouvait jouer le rôle de secours alimentaire pour les populations, surtout celles pauvres. Ainsi, le gouvernement est accusé d’avoir supprimé l’offi ce. Qu’en dites-vous ?

Je voudrais préciser que la création de l’Office National pour la Sécurité Alimentaire (ONASA) est inscrite dans le registre de l’intervention de l’Etat béninois dans le système de commercialisation des produits agricoles.
En fait, après l’indépendance en 1960, l’Etat a décidé de continuer à contrôler le système du monde paysan et de commercialiser la plupart des cultures.
En ce qui concerne les céréales, c’est en 1965 que la filière fut créée avec l’Office de Commercialisation et de Crédit Agricole du Dahomey (OCAD). Le but de cette structure était de fixer les prix et d’assurer la distribution. L’inefficacité de cette structure a poussé le régime Marxiste-Léniniste à créer, en 1974, les Régies d’Approvisionnement et de Commercialisation (RAC) qui ont échoué ; les Centres d’Action Régionaux pour le Développement Rural (CARDER), en 1975, qui sont remplacés en 2017 par les Agences Territoriales de Développement Agricole (ATDA) ; les Sociétés Provinciales de Commercialisation des Produits Agricoles (SOPROCA), en 1978, qui ont disparu ; l’Office National des Céréales en 1983, qui, 10 ans après, est devenu l’Office National pour la Sécurité Alimentaire (ONASA) en 1992. Mais cet office aussi va disparaître en 2017 pour laisser place à la Cellule technique de Suivi et d’Appui à la Gestion de la Sécurité Alimentaire (CT SAGSA).

Pensez-vous aujourd’hui qu’il s’avère nécessaire de réhabiliter l’ONASA ou créer une structure de la même vocation sur ses cendres ?

Cher journaliste, si vous suivez bien ma présentation, vous devez comprendre que l’intervention de l’Etat (avec autre statut que celui du régulateur) dans le
système de commercialisation des produits agricoles à travers les diverses structures créées n’a jamais prospéré.

En général, ces différentes structures ont été confrontées à la réticence des producteurs car ceux-ci n’y voyaient pas leur intérêt. Ils vendaient leurs produits dans le secteur « informel » par des circuits privés. Les coûts qui leur étaient proposés étaient meilleurs que ceux de l’Etat. La mauvaise gestion et les difficultés financières pour assurer le fonctionnement de ces structures d’Etat de commercialisation, ajoutées à la réticence des producteurs ont sans doute été à l’origine de l’échec de la filière céréaliculture avant 1990. Le retour à un marché libre s’est imposé de lui-même après la faillite du système interventionniste et dirigiste bien avant que les programmes d’ajustement structurel ne viennent l’exiger officiellement en 1990. Ce sont les mêmes raisons qui ont amené le Gouvernement à fermer les boutiques témoins de
l’ONASA dans nos Communes dès 2017. Autrement, le rôle que jouait l’Etat à travers l’ONASA n’est pas le sien.
Si vous me le permettez, pour finir avec mon intervention sur ce point, peut être qu’il serait plus efficient d’ajouter au rôle de la CT SAGSA d’autres missions et en faire une Agence.

Alors, qu’est-ce qu’il y a lieu de faire selon vous ?

Je sais que les pays de la CEDEAO avec le Tchad et la Mauritanie ont adopté la création en 2013 (je crois que c’est dans le mois de février) de la Réserve Régionale de Sécurité Alimentaire (RRSA) en Afrique de l’Ouest en vue d’appuyer leur capacité à réduire la vulnérabilité à l’insécurité alimentaire et nutritionnelle. Dans ce cadre, l’Union Européenne appuie financièrement les 17 pays membres de l’espace CEDEAO-UEMOA-CILSS pour la mise en œuvre de la Stratégie Régionale de Sécurité Alimentaire.

Le 18 mars 2021, il a été organisé pour notre pays un atelier de validation de la Stratégie Nationale de Stockage. Je ne maîtrise pas encore le contenu de ce document. Juste pour signifier que l’État béninois est dans une dynamique de soulager la population. Quant à moi, il y a une seule raison à lire sous deux (2) angles qui me permet de donner mon point de vue sur cette affaire. C’est la pitié ! On n’éduque pas une population avec pitié et la population ne doit non plus accepter d’être traitée avec pitié. En réalité, le Gouvernement du Bénin, depuis 2016 s’est inscrit dans une logique de nous rendre responsable et digne. Cela ne doit pas être vis-à-vis de nos partenaires uniquement ; c’est aussi et surtout face à la population béninoise à travers des actions quotidiennes et orientations futuristes. En situation de crise, les différents acteurs et toute la population devraient savoir que les solutions proviendraient d’eux.
Le rôle de l’Etat devrait être celui de créer les conditions favorables pour que chaque acteur apporte réellement sa pierre à l’édifice.

Que pensez-vous comme approche pour faire face à une telle crise ?

La meilleure manière de gérer une crise est de la prévenir. Nous sommes désormais un pays des femmes et des hommes responsables. Prenons nos responsabilités ! Ce n’est plus concevable que nous continuions par caler nos calendriers culturaux sur les rythmes climatiques. C’est inadmissible ! Chaque Béninois doit en être conscient. Je viens de le dire, l’Etat doit créer les conditions favorables pour que chaque acteur joue réellement son rôle dans le processus de modernisation de notre agriculture. Le rôle de l’État commence par la mise en place du cadre légal favorable à la production et à la commercialisation. C’est aussi et beaucoup plus la construction des infrastructures électrique, routières, hydrique, marchande,… Je crois que sur ces éléments, nous sommes sur la bonne voie. C’est tout ceci qui permet l’installation des unités de production et de transformation. Toutefois, le fonctionnement des grandes unités encouragées doit assurer la continuité des services des PME. Du reste, les petites unités de transformation artisanales et modernes doivent avoir toujours accès aux matières premières. Sinon, nous allons créer d’autres problèmes très graves à nos systèmes de production et de commercialisation. Mais attention, les entreprises individuelles et collectives pour la modernisation de l’agriculture doivent respecter les principes de la sauvegarde environnementale.

Cette crise coïncide malheureusement avec une période où le Président Talon a promis le « hautement social’’ à son peuple. Est-ce une malchance ?

Le Président Talon est le plus chanceux de tous les Présidents que notre pays a connus jusqu’à maintenant. Du reste, c’est avec lui que le Bénin est en train de réaliser le rêve le plus vieux et cher à tous : créer les bonnes conditions de vie pour tous. Mais je tiens à préciser que la chance est égale à la préparation plus les opportunités. Faisons donc de la situation actuelle une opportunité à saisir pour nous rapprocher d’un pas de l’idéal que nous recherchons tous, c’est-à-dire être en mesure d’avoir les produits en toute saison de l’année et à des coûts relativement abordables.

Votre mot de la fin

Je vous remercie pour cette occasion que vous m’offrez à travers votre organe pour que j’intervienne sur cette actualité à la fois scientifique et sociale. Je voudrais inviter tous les compatriotes à valoriser tous les espaces vides autour d’eux, y compris la cour de nos maisons. Si quelqu’un arrive à produire deux kilogrammes de maïs, de tomate, de légumes ou tout autre spéculation, il a déjà contribué à la sécurité alimentaire. C’est ce que j’essaie d’appliquer aussi.Puisse Dieu bénir notre pays, le Bénin. Amen

Propos recueillis et transcrits par :

© Le Leader du Jour

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